TORRES STRAIT

Zugub, le masque, les esprits et les étoiles

In this sensitive and evocative French translation by François Bernard we join ALICK TIPOTI as he takes us to Badu Island in the Torres Strait.

'Ils sont en compétition et leur but est de conquérir le coeur de la princesse'

Alick Tipoti on Badu Island

Beach sequence

See the complete film here: Zugub, the mask, the spirits and the stars

Les chants évoquent Zugubal, les esprits, la constellation des étoiles et un Guerrier, un guerrier ou un sorcier… Le sorcier tire l’Esprit des entrailles de la terre et le libère. Il devient ses yeux. Le sorcier peut rester chez lui, vaquer à ses occupations mais l’Esprit se promène la nuit. Le jour, l’Esprit voit des choses et le sorcier peut les voir aussi.

Badu Island

Parfois, l’Esprit est pris pour un naufragé et bien sûr, la première idée qui vient à un chasseur de tête sur cette île, c’est le crâne du naufragé. Alors les hommes se précipitent pour obtenir ce crâne. Un seul de ces crânes a la valeur d’un grand canoë sur les rivages de Papouasie Nouvelle-Guinée.

L’échange … cela nous amène à l’échange. Le guerrier est face à l’Esprit. Il veut lui couper la tête. Il veut récupérer le crâne car il connait sa valeur marchande. Mais il est dérangé. Il entend un bruit derrière lui mais quand il se retourne, il ne voit personne. Il regarde l’Esprit, qu’il pensait être un sorcier.

Il n’y a plus personne, l’Esprit a disparu. Ce qui nous amène aux chants que j’ai composés en utilisant des mots du passé. J’ai chorégraphié ces chants en me référant davantage à la tradition pure qu’à ses formes contemporaines.

Je me suis efforcé de retrouver cette part de ma culture grâce à mes grands-pères, mes ancêtres qui étaient des maîtres de danse traditionnelle et qui composaient des chants.

Le chant signifie simplement que l’Esprit légendaire ou le sorcier, se tient en arrière plan, dans l’obscurité. Il lève les bras, il tape du pied. Il lève la jambe à la manière des sorciers, certains mouvements du corps, imitant parfois les totems.

Zugubal Dancers, dancers featured in this article and the film are Alick Tipoti, Joey Laifoo, Jamal Tamwoy,  Nasalie Tamwoy and Damien Fuji

Venons-en à la danse des masques Mawa. Ils remontent à des temps très anciens. Certaines informations les concernant sont secrètes. Mais je peux donner quelques indications sur leur utilisation.

Dans une circonstance heureuse - pas une occasion sacrée - comme le mariage, un mari prend une épouse. Une célébration est organisée. Autrefois, beaucoup de mariages étaient arrangés. Par exemple, la fille d’un chef était assise aux côtés de son père devant un groupe de danseurs Mawa dissimulés derrière de grands masques. Et ils dansaient du mieux qu’ils pouvaient.

Ils sont en compétition et leur but est de conquérir le coeur de la princesse. Elle ne sait pas qui se cache derrière le masque. Elle ne connait pas l’identité de ces gens, parfois des visiteurs qui viennent d’une autre île.

Elle ne va pas choisir un mari pour sa fortune ou son apparence mais pour sa manière de danser. La danse était une part importante de notre culture. Les masques sacrés étaient utilisés pour des rituels et des cérémonies qui se déroulaient sur des lieux sacrés où les hommes se rencontraient pour mener leurs affaires, et certaines danses Mawa ou Adhaz Parul étaient montrées là. Cela se passait la nuit et en fonction des lunes, les danses étaient différentes, pour s’unir aux esprits du passé.

C’est une des raisons pour laquelle on se connecte avec le Zugubal du passé. Le Zugubal, ce sont les ancêtres, et ils sont toujours parmi nous puisqu’ils sont les étoiles. Voilà mon chant. C’est cette histoire qu’il raconte.

Mon chant sur le masque Mawa est basé sur la loi et sur la danse. Les gestes, les mots disent que seul le Zugubal porte le masque et il montre la loi devant la communauté. Ainsi est la loi, du Mawa, du sorcier, du Zugubal.

Mawa mask by Alick Tipoti

Le Zugubal contrôle le vent, il crée le vent. Il crée les courants, il crée les marées, il contrôle les marées, la mer, le temps qu’il fait. Les vents lui appartiennent, à Zugubal.

Le Zugubal fait comme cela depuis des générations. Il présente la loi. C’est la loi et aucune autre loi ne peut la changer. Pas une loi commune, pas une loi nouvelle. Ceci est un protocole culturel.

C’est la base de cette danse particulière et ces chants, la loi de mon peuple.

Printmaking sequence

Replacer Alick Tipoti parmi les graveurs de son époque et l’histoire de la gravure en général est intéressant. Si l’on se refère à la tradition de la peinture de Papunya et l’émergence de l’art aborigène plus généralement comme une tendance populaire et significative de l’art australien, le travail d’Alick a repoussé comme jamais auparavant, les limites en terme de dimension et de savoir-faire.

Master printer Theo Tremblay

Son travail est maintenant connu d’un large public, en dehors de l’Australie. En fait, nous recevons des demandes de renseignement concernant Alick de gens qui ne savent rien du Nord Queensland. La gravure dans le Nord Queensland est importante et ses protagonistes, Alick et ses accolytes, font sensation. C’est un pôle d’attraction pour les collectionneurs de ce type d’art.

Je pense que cette génération d’artistes a besoin d’affirmer ses valeurs culturelles à un public plus large et en faisant cela on n’est pas en présence d’une seule forme d’art visuel, la peinture ou la gravure étant séparées, c’est un grand nombre de choses qui sont interconnectées.

On ne peut pas les déconnecter, on peut les distinguer mais dans l’esprit des artistes elles ne font qu’un. Un bon exemple, c’est quand Alick raconte comment, quand il dessine, particulièrement à ce stade du dessin quand s’élabore le travail, il entend des tambours, de la musique et il voit des choses que nous ne voyons pas.

Et l’oeuvre terminée n’a presque plus d’importance, car dans l’esprit de l’artiste l’expérience s’accomplit au moment de l’élaboration, quand la vision est fraîche.

Printing sequence

Nous utilisons une encre épaisse à cause de la chaleur ici près de l’équateur. Quand le temps est plus frais, comme aujourd’hui, l’encre devient collante.

Je vais prendre un petit rouleau.

Petit, petit rouleau, c’est le moment amusant.

Voilà. Je pense que cela suffit. Je nettoierai les bords et j’enlèverai toute l’encre des dugons. On va utiliser un chiffon et un petit peu de térébenthine et puis on passera une serviette pour régulariser.

Je vais juste te regarder faire.

On va retirer l’encre du centre des dugons pour obtenir un meilleur effet tri-dimensionnel.

C’est la même procédure que celle utilisée pour la gravure mais on l’applique pour l’impression en relief.

Ce que j’essaie de faire, c’est de moduler les encres pour donner à l’impression un effet tri-dimensionnel. En fait, je lui donne du volume. Le premier prend un peu plus de temps parce qu’on essaie de se souvenir comment on l’a imprimé il y a six mois.

On fait la même chose en espérant qu’il y ait une ressemblance entre l’impression et les épreuves qu’on a réalisées au départ. On essaie d’obtenir la même impression. Mon boulot, c’est de créer autant que possible, une gravure similaire à l’original.

C’est mon boulot et cela soulage les artistes de la corvée d’avoir à le faire eux-même. Evidemment nous avons ici une presse, des équipements bien plus gros que ce que les artistes pourraient avoir chez eux. C’est avantageux pour eux de faire faire le travail. Il peuvent poursuivre leur activité qui est de graver et de parler de la culture.

 Appliquer de la térébenthine et de l’eau. On va stopper le ventilateur parce qu’on ne veut pas que cela sèche trop vite. Je veux aussi préparer le papier parce que tout va se passer très vite. Maintenant, dès qu’on pose la térébenthine et l’eau, il faut imprimer aussi vite que possible. Il faut que le papier soit parfaitement aligné, prêt à l’emploi. On nettoie les bords et juste avant d’imprimer il faut appliquer la térébenthine et l’eau.

Ca marche une fois sur trois, garde ça en tête.

Le nettoyage des bords ou toute l’impression ?

Toute l’impression, on en réussit une sur trois.

Cela va corriger l’aspect inégal de la peau (vaporiser le Dugon) dont on a parlé.

Ce que je vais faire, c’est mettre un peu de feutre ici pour que la pression soit égale. Un peu plus. C’est ça.

Je vais essayer de le centrer le mieux possible. Et utiliser beaucoup de papier des deux côtés. On va écraser le papier mais on le découpera à la fin. Ok, prêt. 8000 psi, ça fait 150 tonnes. On va mettre euh… je veux juste vérifier comment ça imprime, c’est bon. Tire un peu et puis mets les poids sur le côté. C’est bon, maintenant on le remet en place.

Et ceux-la ?

Ca devrait aller.

Ca passe. Oui…

On tire dans ce sens ?

Oui

La queue est réussie. Bel équilibre, Pas mal ici… Pas mal là-bas.

L’eau, cette eau est vraiment super.

Oui, ça fait des tâches.

Oui, oui

Il y a sûrement trop de térébenthine. On peut essayer un peu d’eau si tu veux. Regarde la tête, c’et super, c’est assez réussi.

C’est bon, um… une presse, une gravure mère et bébé Dugong. Linogravure Dugong. Ca y est …

Abu Kaz (Dugong mother and calf), Alick Tipoti, 2008, linocut printed from one block and hand coloured. Master printer Theo Tremblay, Editions Tremblay NFP

Beach sequence Badu Island

Je m’appelle Alick Tipoti. Je suis sur l’ile Badu. Il y avait dans le temps une ferme de tortues et des plans très actifs de gestion des dugongs et des tortues. On essaie de perpétuer cette activité en utilisant ces plans.

L’ile Badu possède de nombreuses légendes. Concernant les célèbres chasseurs de tête, le chasseur de dugong Sesere, les frères Wad et Zigin qui ont occupé cette partie de l’ile. Ces légendes ne peuvent être partagées qu’avec leurs descendants et certaines informations sacrées ne peuvent être révélées. Néanmoins, j’ai le privilége d’avoir l’aval de anciens pour en parler.

Ceux d’entre nous qui ont une bonne connaissance de notre culture, quand ils approchent de cette partie de l’ile, ne manquent jamais d’honorer Wad et Zigin. C’est en ces lieux qu’ils ont transpercé de leur lance bon nombre de tortues, qu’il ont pêché des dugons, des tortues, des poissons, des écrevisses pour approvisionner le village et ses habitants.

Ils n’avaient pas à aller jusqu’aux bancs de corail, car ils étaient quasiment des sorciers, ils pouvaient contrôler les marées, les courants et amener à eux la nourriture. Sur cette partie de l’ile, particulièrement dans les collines, il y a de nombreux postes de guet. Sur le plus avancé, un garde serait assis, observant l’approche des canoës. Il y a ainsi beaucoup de sites sacrés au long des collines, mais le protocole culturel interdit que nous les révélions au monde extérieur.

Je peux en parler car tout se rapporte à la langue et nous craignons que dans 10 ans, peu de gens sauront, parmi les jeunes, comprendre la langue. Elle se perd et se détériore de manière évidente.

Pourtant dans le même temps, grâce à l’éducation et à d’autres enseignements, on tente de mettre en oeuvre la pratique à partir de la théorie, d’en faire le curriculum de notre vie de tous les jours, alors on en mesure le poids. Personnellement étant anglophone, je parle anglais. Je parle le dialecte de Kala Lagaw Ya  couramment. Je parle le dialecte de Kalaw Lagaw Ya qui est parlé par les habitants de la pointe nord des Western Islands. Je le parle couramment puisque ma mère est de Saibai et je comprends la structure de notre langue. Cela me permet de m’en faire l’interprète et cela m’inspire pour mon travail. Il gagne en puissance grâce à elle.

On essaie à la fois d’aider des artistes émergents, pas seulement sur le côté technique de l’art, mais aussi concernant la langue, sur son aspect culturel. Ce qui leur donne une puissance similaire quand ils commencent à être connus.

La langue est un vecteur fondamental de la culture.

C’est exactement cela.

La langue se perd et et il devient plus difficle pour les gens de comprendre ce qu’est la culture.

Oui, c’est vrai. Je pense que c’est très important. Depuis toujours j’enseigne ma langue à mes enfants à travers les chants. Je pense que le meilleur moyen d’apprendre une langue, c’est d’être dans un environnement ou on le parle. Si ça n’est pas possible, le deuxième moyen, c’est de passer par les chants et sa propre connaissance de la langue. J’ai mis en pratique cette idée dans ma famille, cela marche bien et j’en suis très fier .

SONG

Beach sequence

Le language, c’est le coeur de la culture. Je suis heureux de dire qu’à Badu, même s’il n’y a qu’une poignée de gens qui parlent la langue, la langue des anciens, on fait des efforts pour la préserver, et retrouver comment la parler correctement.

Et pour placer Badu dans son contexte régional, nous avons la Papouasie Nouvelle-Guinée au nord et l’Australie aborigène au sud. Comment se situe Badu dans ce réseau complexe de relations ?

Géographiquement Badu est au milieu. Ce groupe d’îles Badu, Mua, Mabuiang, que la tradition appelle la nation Maluigal, le peuple de la mer est entre deux grandes terres, la Papouasie Nouvelle-Guinée et le l’Australie continentale.

C’est important de prendre en considération les jeunes et la culture, les jeunes et la langue; quel rôle va jouer le travail que vous menez dans l’avenir de ces jeunes gens ?

La pratique oui… Derrière l’objectif de promouvoir l’art des îles Torres, il y a la préservation de la langue. C’est compliqué parce que honnêtement, nous sommes soucieux de voir la langue ne pas disparaître dans les cinquantes prochaines années.

Alors on a ciblé plusieurs secteurs. A travers, l’éducation bien sûr pour que l’enseignement de la langue et de la culture devienne obligatoire.

En ce qui concerne mon travail, je suis fier d’avoir encouragé beaucoup d’artistes émergents à titrer leurs oeuvres dans notre langue ou d’y faire référence. Même si celle-ci n’est pas issue d’une légende ou de leur expérience propre, ils mentionnent toujours, dans notre langue, certaines situations ou activités. Parce que cela a davantage de sens pour nous et cela nous relie à la culture de notre île.

Alors oui, j’aime à penser que les artistes émergents respectent non seulement en moi l’artiste exposé dans le monde entier et en Australie, mais aussi le message derrière mon art, qui veut transmettre la langue parce la culture évolue grâce à la langue.

Je veux insister sur ce point, l’importance de la langue, quelles sont les raisons pour lesquelles elle est si importante ?

La langue est très très importante, parce que nos pratiques, les choses que nous faisons dans la vie et qui se rattachent à la culture sont identifiées à la langue. La langue anglaise ne peut pas exprimer ces choses là et si elle le fait il manque quelque chose, il manque un lien, une connection, parce que c’est la langue qui vous plonge au coeur même de la culture.

Voilà l’explication. Nos ancêtres faisaient comme ça. Si l’on devait écrire un livre aujourd’hui sur une cérémonie rituelle et que ce livre était en anglais, il serait lu dans un siècle et on ne comprendrait pas, on ne pourrait pas comprendre, par exemple, le lien qui existe entre un homme et son totem, simplement parce que cela serait décrit en anglais.

La langue, comme je le dis toujours, selon  ma philosophie de vie occupe une position centrale. L’art en est une branche. La danse, le chant, toutes les activités de la vie dans notre culture, la culture mélanésienne, sont issues de la langue.

Art Centre sequence

Josh : Je viens d’imprimer aujourd’hui la première édition de la série. C’est ma première impression du poisson Saint Pierre. Il faut trouver la pression précise à appliquer sur l’encre et l’appliquer de manière régulière. Comme vous le voyez les premières impressions sont parfaites. On va en imprimer une quinzaine aujourd’hui.

Art Centre director Joseph Au, Badu Island

Beach sequence

Personnellement j’applique un précepte fameux d’un de nos ainés, récemment décédé, remarquable linguisite, Ephraim Bani. Il appellait cela “l’écho du tambour”. On a adopté ce conseil qu’il donnait et on l’a appliqué à notre création, dans le sens d’une possibilité artistique. La possibilité artisitique a toujours été présente. Les histoires, les légendes, la créativité existent depuis toujours et nous sommes de simples échos de nos ancêtres. C’et la même chose avec la métaphore selon laquelle lui-même était le porteur de ce savoir ancien et que nous sommes les échos de ce tambour, le warup, le tambour de l’île. Son battement vient de la nuit des temps et perpétue la culture. C’est tout le propos de la perpétuation de la culture ou du renouveau culturel.

Et en même temps, à l’évidence, l’art vient de là, la pratique artistique…

Peter and Alick on Badu Island